Fraude

Fraude à l'assurance 2024-2026 : chiffres, IA et LCB-FT

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25.06.2026

902 millions d'euros.
C'est le montant des fraudes identifiées par les adhérents de l'ALFA (Agence de lutte contre la fraude à l'assurance) en 2024. Soit une hausse de +30% en un an. Un record, publié en septembre 2025.

Ce chiffre, déjà impressionnant, est à relativiser dans un sens précis : il ne reflète que les fraudes détectées et déclarées. L'ALFA elle-même précise que ces données sont « à la fois partielles et déclaratives ». La réalité du préjudice total dépasse largement ce que les statistiques officielles capturent.

Pour les acteurs de l'assurance digitale, ce rapport n'est pas une nouvelle abstraite. C'est un signal clair sur un risque qui s'accélère, qui change de nature, et qui touche en priorité les parcours de souscription dématérialisés.

+30% en un an : une hausse structurelle, pas conjoncturelle

Les hausses observées par l'ALFA en 2024 ne sont pas le fruit d'une anomalie ponctuelle. Elles s'inscrivent dans une tendance continue depuis plusieurs années, avec une accélération nette depuis 2023.

Par branche d'assurance, les évolutions sont frappantes

En IARD (dommages aux biens et responsabilité) :

  • 656 millions d'euros de fraude identifiée, en hausse de +35% par rapport à 2023
  • +66% de sinistres frauduleux avérés en un an
  • Les montants payés à tort en IRD (Incendie, Risques Divers) ont progressé de +541% un signal qui pointe vers des défaillances de détection en amont, pas uniquement en gestion de sinistres

En assurance de personnes (prévoyance et santé) :

  • Prévoyance : 140,3 millions d'euros en 2024, contre 96 millions en 2023, soit +40% en un an. Les montants payés à tort ont augmenté de +161%
  • Santé : +110% de sinistres frauduleux avérés, avec une pression croissante liée au désengagement progressif de la Sécurité sociale vers les complémentaires

Ces chiffres ont une implication directe pour les assurés honnêtes. Selon les estimations sectorielles, la mutualisation du coût de la fraude représente en moyenne +105 euros par foyer et par an sur les cotisations d'assurance.

La fraude documentaire : premier mode opératoire dans tous les segments

Le rapport ALFA 2024 confirme ce que les équipes de souscription observent sur le terrain : la falsification de documents est le mode opératoire central de la fraude à l'assurance, quelle que soit la branche concernée.

Les chiffres par segment sont éloquents :


Branche -> Part de fraude documentaire

- Santé -> 65%

- Assurance vie -> 54% (principalement faux RIB)

- Prévoyance -> 40%

- IARD / IRD -> 39%

Ce qui rend la fraude documentaire particulièrement insidieuse, c'est sa versatilité : elle est rarement un mode opératoire isolé.

Que l'on parle de fraude en réseau organisé, de fraude sur les réseaux sociaux ou d'optimisation abusive de garanties santé, dans chaque cas, la production de faux documents est le socle de l'escroquerie.

Comme l'a formulé Maxence Bizien, Directeur de l'ALFA, dans La Tribune de l'Assurance en février 2025 :

"En tendance, on enregistre une professionnalisation de la fraude et un essor des réseaux sociaux comme vecteurs."

L'IA générative a changé les règles du jeu, vite et radicalement

Jusqu'en 2022, la fraude documentaire reposait principalement sur des falsifications artisanales : modification de montants sur une fiche de paie, remplacement d'un nom sur un relevé bancaire, retouche d'une attestation via Photoshop.

Ces techniques étaient détectables par des contrôles automatisés de base cohérence des polices, métadonnées de création, anomalies visuelles.

L'IA générative a rendu cette approche obsolète.
Meelo a documenté comment ChatGPT et les outils de génération d'images ont transformé la fraude documentaire.

Depuis 2023, des outils accessibles à tous permettent de créer des documents entièrement synthétiques : fiches de paie, relevés bancaires, attestations de domicile, certificats d'immatriculation, qui ne sont pas des modifications d'originaux, mais des créations ex nihilo.

Le résultat est visuellement très propre, les données sont cohérentes entre elles, et les anomalies détectables par l'œil humain ou un contrôle basique sont bien plus difficiles.

Les chiffres témoignent de cette rupture :

  • +244% de falsifications numériques détectées entre 2023 et 2024
  • +281% de documents entièrement synthétiques — générés de toutes pièces par IA, sans document original modifié
  • +700% de tentatives de deepfake entre le premier trimestre 2024 et le premier trimestre 2025 en France
  • Pour la première fois en 2026, les falsifications numériques (57%) dépassent les contrefaçons physiques en volume
  • Le taux de réussite des tentatives de fraude est passé de 73% à 82% entre 2024 et 2026
  • Des kits de faux documents prêts à l'emploi sont vendus entre 50 et 200 euros sur Telegram, avec templates d'assureurs français, tutoriels et service après-vente

En 2026, le phénomène s'est structuré en véritable filière criminelle.
Des plateformes de "Fraud-as-a-Service" proposent désormais des kits clés en main, et des "AI fraud agents" sont capables de générer des documents synthétiques à la demande et d'adapter leur stratégie en temps réel selon le type de contrôle qu'ils rencontrent.

Cette industrialisation touche une population plus large qu'on ne le pense. Une étude récente révèle que 20% des moins de 35 ans admettent avoir déjà utilisé un faux document dans le cadre d'une démarche administrative ou commerciale.

Ce n'est plus uniquement le fait de réseaux organisés : c'est aussi un comportement opportuniste, rendu possible par la facilité des outils disponibles.

L'angle mort : seulement 16 à 32% des acteurs équipés en détection automatisée

La donnée la plus préoccupante du rapport ALFA n'est pas dans les montants de fraude.
Elle est dans le taux d'équipement en outils de détection automatisée.

En IARD : 32% des acteurs disposent d'un outil de détection de la fraude. En assurance de personnes : 16%.

Autrement dit, la majorité des acteurs du marché s'appuie encore sur la détection humaine, sur des règles métier statiques ou sur des contrôles visuels des approches qui n'ont pas été conçues pour détecter des documents générés par IA.

Pour comprendre comment évaluer les métriques des outils anti-fraude, les taux de faux positifs et de détection sont les premiers indicateurs à examiner.

Cette réalité est d'autant plus paradoxale que les investissements en formation à la lutte contre la fraude ont, eux, augmenté significativement : +116% de formations dispensées par l'ALFA en trois ans, avec la fraude documentaire en tête des programmes.

Les équipes sont sensibilisées. Mais sans les outils pour agir à l'échelle, la sensibilisation ne suffit pas.

LCB-FT : le durcissement réglementaire de 2026

Au-delà de la fraude à la souscription, les acteurs du courtage en ligne font face à une pression réglementaire distincte, mais directement liée : les obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT).

Depuis l'arrêté du 6 janvier 2021, entré en vigueur le 1er mars 2021, les courtiers en assurance sont formellement soumis aux obligations de vigilance client définies par le Code monétaire et financier.

Cela inclut l'identification et la vérification de l'identité des souscripteurs, la mise en place d'une politique de gestion des risques, et la déclaration de soupçon à Tracfin si nécessaire.

Un point souvent mal compris : ces obligations s'appliquent indépendamment de la réception de fonds.

En 2025, l'ACPR a lancé une nouvelle enquête spécifique auprès des courtiers pour évaluer le niveau de mise en œuvre de ces obligations, la troisième du genre après celles de 2020 et 2022.

En 2026, les exigences se renforcent sur deux fronts dans le prolongement du nouveau cadre réglementaire européen anti-blanchiment :

Le décret n° 2026-310 du 24 avril 2026 impose des obligations de formation LCB-FT beaucoup plus concrètes pour tous les intermédiaires assujettis, courtiers en assurance inclus.
Désormais, tout collaborateur concerné doit être formé dès son arrivée dans l'entreprise, la formation devient une étape intégrée au processus d'onboarding, non plus un programme optionnel.

Le paquet AML européen place la France dans un calendrier de transposition avec échéance juillet 2027.
L'AMLA (Anti-Money Laundering Authority), la nouvelle autorité européenne de supervision LCB-FT créée par le règlement (UE) 2024/1620, est opérationnelle depuis 2025 depuis Francfort.
Pour les courtiers, cela implique une mise à jour de leur gouvernance, de leurs procédures KYC et de leur cartographie des risques, avant même l'entrée en vigueur formelle des nouvelles règles harmonisées.

Les sanctions en cas de manquement ne sont pas théoriques.
L'ACPR peut prononcer des avertissements, des blâmes, des interdictions d'exercice temporaires ou permanentes, et des sanctions pécuniaires pouvant atteindre plusieurs millions d'euros selon la gravité des manquements.

Ce que les insurtechs font encore à la main et pourquoi c'est un problème

Dans les insurtechs et les courtiers digitaux, le parcours de souscription a été optimisé pour la conversion. Les points de friction ont été supprimés un par un.

Le temps entre la demande et la couverture a été réduit à quelques minutes, parfois quelques secondes.

Cette optimisation a un corollaire rarement verbalisé : les contrôles qui ralentissaient le parcours ont souvent été les premiers à être réduits. La vérification des documents justificatifs est devenue visuelle et manuelle sur les dossiers suspects, automatique et superficielle sur le reste.

Dans un monde où un faux document de qualité professionnelle peut être généré en 30 secondes pour moins de 10 euros, cette architecture de contrôle est devenue structurellement vulnérable.

Ce que ça coûte concrètement : un assureur qui souscrit 100 000 contrats par an avec un taux de fraude non détectée de 2% sur des primes moyennes de 800 euros représente un préjudice potentiel de 1,6 million d'euros par an, sans compter les coûts de gestion des sinistres frauduleux et les éventuelles sanctions réglementaires.

Les trois niveaux d'intervention pour les acteurs du digital

Face à ce contexte, les acteurs de l'insurtech et du courtage en ligne ont trois axes d'action qui ne s'excluent pas mutuellement.

La détection en amont, à la souscription.


C'est le niveau le plus efficace économiquement, et le plus sous-investi. Un document détecté comme frauduleux avant l'émission de la police ne génère ni sinistre, ni recouvrement, ni procédure.

L'enjeu n'est pas d'ajouter de la friction pour les souscripteurs légitimes, mais d'industrialiser les contrôles sur les signaux non-visuels (métadonnées, cohérence des données numériques, comportement pendant le parcours). C'est ce que permet la vérification documentaire et de la fiche de paie intégrée au parcours.

La vérification comportementale pendant le parcours.


Au-delà des documents, les comportements au moment de la souscription contiennent des signaux : l'heure de la demande, le type d'appareil, la vitesse de remplissage du formulaire, la cohérence entre la localisation déclarée et l'IP de connexion.

Ces signaux, croisés, améliorent significativement la détection sans ajouter d'étape visible pour le souscripteur.

La conformité LCB-FT comme infrastructure, pas comme projet. Les obligations réglementaires ne sont pas un investissement ponctuel. Elles évoluent, les contrôles ACPR se répètent, et les typologies de risque se transforment. Un dispositif LCB-FT efficace est un système en fonctionnement permanent, pas un audit annuel.

Ce que 2026 dit déjà

Les données 2026 disponibles confirment que la trajectoire s'est maintenue, voire accélérée.

En France, l'écosystème insurtech a levé 346 millions d'euros au seul premier trimestre 2026, soit une hausse de +22% par rapport au T1 2025.

La France concentre 5 des 16 deals européens du trimestre soit près d'un tiers des opérations.
Alan, la licorne de l'assurance santé, a annoncé une levée de 100 millions d'euros pour une valorisation record de 5 milliards d'euros.

Au total, 150 acteurs insurtechs français ont levé plus de 2,8 milliards d'euros depuis l'émergence du secteur.

Cette dynamique est à double tranchant.
Un secteur qui grossit, lève davantage et traite des volumes croissants est une cible plus attractive pour la fraude. Et les acteurs qui entrent dans une phase de consolidation, priorité à la rentabilité, pression sur les coûts, sont précisément ceux qui peuvent être tentés de reporter les investissements en sécurité.

Du côté de la fraude, 2026 marque un seuil symbolique : pour la première fois, les falsifications entièrement numériques dépassent en volume les falsifications physiques.

Le taux de réussite des tentatives de fraude a progressé de 73% à 82% en deux ans.
Et les outils de "Fraud-as-a-Service" disponibles sur le marché gris se sont professionnalisés au point de proposer un "support client" et des mises à jour régulières pour contourner les nouvelles défenses.

La question n'est pas de savoir si la fraude va continuer à progresser. Elle progresse.
La question est de savoir à quel moment les acteurs qui n'ont pas encore industrialisé leur détection décideront de le faire avant ou après un incident significatif.

Sources :

Meelo est là pour aider les assureurs

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Martin Perret